Atlantico : Le djihadiste anglais que l’on avait vu sur plusieurs vidéo d’exécution d’otages a été identifié : il s’agit d’un britannique né au Koweït, appartenant à un milieu aisé, et lui même diplômé du supérieur. C’est exemple n’est-il pas le symbole d’une erreur courante dans l’analyse : l’idée d’un rapport entre dérive islamiste et pauvreté économique et sociale ?

François-Bernard Huyghe : Effectivement l’idée que le terrorisme est un produit mécanique de la misère et de la désespérance sociale est entièrement fausse. On n’a jamais établi un profil précis des terroristes, de la droite à la gauche, c’est une constante. On sait également que les membres importants d’Al-Qaïda viennent de milieux sociaux élevés et ont des diplômes et des capacités intellectuelles élevées.

Il n’y a donc aucune corrélation entre le niveau de protection d’un Etat-providence et la propension à verser dans le djihadisme. Si pour vaincre le terrorisme il suffisait de distribuer davantage de prestations sociales et de développer les sociétés pluralistes et le multiculturalisme… il n’y aurait pas un seul terroriste au Danemark. On voit ce qu’il en est dans la réalité.

Jean-Pierre Bouchard : Le point commun, ce n’est effectivement pas la situation économique ou sociale, c’est l’idéologie, cette volonté d’éliminer l’Occident et les mécréants. C’est cela qui les réunit tous. Résumer cela à des conditions sociales est totalement faux, même si l’on trouve souvent le profil “jeune d’origine étrangère avec un passé de délinquance à répétition”, on a aussi des cas totalement à l’opposé de cela. On peut se retrouver avec des djihadistes diplômés du supérieur, avec un bon niveau de vie (bon niveau de vie que l’on peut retrouver chez les délinquants aussi d’ailleurs). Et il ne faut pas oublier bien sûr la force des réseaux sociaux qui permet de lier avec force ces profils très diversifiés.

Si l’interrogation spirituelle sur le sens de la vie est un moteur du choix de l’islamisme radical, quel est le profil psychologique qui trouve des réponses dans ce type de dérive, au détriment de la multiplicité des autres réponses qui pourraient être apportées ?

François-Bernard Huyghe : Si j’en juge par mes observations, il y a d’abord un terrible ressentiment. Ce sont des gens qui s’identifient à des populations qui sont selon eux martysrisées par – pour faire simple – “les juifs et les croisés”. Là encore ce n’est pas quelque chose de nouveau : le passage à la lutte armée se fait dès que l’on pense être à l’avant-garde d’une population exploitée. Mais c’est très présent chez les djihadistes. L’autre élément, c’est la tentation du “tout”. Quand vous rentrez dans une démarche comme celle du terrorisme islamiste, vous vous référez en totalité au Coran et aux hadiths, et vous êtes dans une posture où vous représentez le “bien” absolu qui lutte contre le “mal” absolu. Il y a une vraie recherche de pureté et d’absolu, assez terrifiante. Dans la littérature djihadiste, l’EI rappelle que le djihad est un devoir imposé à tout bon musulman, et que se rendre en Irak et en Syrie, c’est rallier des gens purs de tout péché, vivant la “bonne” vie.

Jean-Pierre Bouchard : Le problème, c’est que dès que vous rentrez dans une idéologie extrême, c’est la mise en pratique. Ceux qui dirigent ces mouvements sont confronté à la question du passage à l’acte et l’élimination de ceux qui ne pensent pas comme vous. A partir de là, on rentre dans une logique de guerre, surtout si vous avez des moyens et des armements. Et la forme de guerre qui est pratiquée permet justement de diversifier les possibilités de passage, en proposant soit du “sur commande”, soit du plus indirect.

C’est pour cela qu’à tout moment dans les pays occidentaux se développe un “terrorisme de proximité” où à tout moment des passages à l’acte sont possibles pour suivre cette mise en pratique naturelle qui suit l’idéologie.

Malgré les origines parfois élevées des djihadistes, il demeure un sentiment de persécution et de victimisation. Y a-t-il une tendance paranoïaque chez les profils plus susceptibles de dériver ? D’où vient cette croyance de la victimisation ? En sommes-nous responsables ?

François-Bernard Huyghe : Nous n’imaginons pas la haine et le mépris que suscite notre culture et notre mode de vie chez ces personnes. Ils “nous” haïssent. C’est la brutale réalité qu’ont compris les Américains le lendemain du 11 septembre : la radicale opposition dans laquelle se situent ces personnes qui sont à la recherche du contraire exact de ce qu’on leur offre. On les voit basculer, parfois en prison certes, mais parfois aussi devant un écran de télévision quand ils proviennent d’un milieu plutôt bourgeois ou au moins de classe moyenne. Amedy Coulibaly gagnait peut-être plus en un mois que bon nombre de personnes qui habiteraient dans un village au fond de la campagne française.

Jean-Pierre Bouchard : Certains prennent les arguments du conflit au Moyen-Orient pour faire ce que l’on appelle en psychologie des “abstractions sélectives”. C’est un phénomène qui vaut pour toutes les pensées engagées, qu’elles soient politiques, syndicales ou autre : ils extraient de la réalité seulement les éléments qui vont servir leur cause en occultant absolument tout ce qui pourrait aller à son encontre. Il y a donc cette tendance forte à ne pouvoir analyser que ce qui va dans le sens de la victimisation. Il suffit ensuite que les leaders de ces mouvements travestissent la réalité, ou montrent des images de victimes innocentes pour alimenter cette haine et ces convictions. On est finalement assez proche du fonctionnement sectaire.

Amedy Coulibaly lui-même, avant de verser dans l’islamisme, ne dédaignait pas les vacances à l’étranger, sur des plages où les femmes – à commencer par la sienne – ne rechignaient pas à une certaine légèreté. Comment la dérive islamiste peut-elle changer aussi vite et radicalement les mœurs et les habitudes de consommation ?

François-Bernard Huyghe : On est toujours dans ce besoin d’absolu. Il est fascinant de voir ces personnes jouir de tous les plaisirs qu’offre notre société, tout en conciliant une activité de délinquance lucrative. Ce qui les attire dans le djihadisme c’est peut-être de mourir au combat, ce que j’appellerai “le complexe d’Al Pacino” – en référence au film “Scarface” dont de nombreux djihadistes avouent qu’il s’agit de leur film préféré. Jean-Pierre Bouchard : Je pense en effet qu’à l’époque où ils étaient des délinquants récidivistes “festifs”, ils n’étaient pas encore tombés dans le djihadisme même s’il y avait déjà les bases, le terreau dans leur tête. Ils ont décidé ensuite de privilégier l’approche radicale. Et on sait que chez les délinquants et les criminels, trouver des justifications pour des actes violents est souvent une nécessité pour soutenir justement la perpétuation de ces actes. Et l’islamisme radical les pousse quasiment à l’idée de la mort pour accéder au paradis, ce qui rend d’autant plus difficile la réponse à apporter puisque la peur de la mort ne peut pas servir de frein.

Pourquoi malgré les exemples – l’origine sociale de “Djihadi John” ayant déjà eu des précédents – continue-t-on spontanément à penser que l’aspect socio-économique peut avoir un impact ? Qu’est-ce que ce réflexe dit de notre société, ou de la psychologie de la majorité de la population ?

François-Bernard Huyghe : Nous sommes dans des sociétés libérales individualistes où il existe une tendance à croire que notre destin est dicté par des valeurs économiques. A cela s’ajoute la classqiue culture de l’excuse visant à démontrer que les gens qui se conduisent mal sont victimes de la société ou de conditions objectives qui les oppressent. On est dans cet héritage à la fois individualiste et très marqué par les années 70.

Jean-Pierre Bouchard : Cela dit que nous avons toujours les même schémas d’analyse. Je pense qu’il faut absolument réhabiliter la responsabilité personnelle au détriment de l’excuse sociale systématique, et comprendre que ceux qui dérivent le font souvent par choix. Les délinquants réguliers choisissent délibérément de mal se comporter. Ce n’est pas qu’une histoire de tours, de banlieue ou autre, cela a une dimension personnelle claire. Les djihadistes ne sont pas des malades mentaux, ce sont des gens responsables pénalement, ils ne délirent pas et ont parfaitement conscience de ce qu’ils font.

Qu’est-ce que cela coûte à notre société de ne pas comprendre qu’il n’y a justement pas de justifications socio-économiques dans la dérive islamiste radicale ?

François-Bernard Huyghe : Il faut savoir relativiser un minimum bien sûr car aucun comportement n’est complètement déconnecté de raisons économiques évidemment. Les revenus, l’origine de vos parents, votre éducation sont des facteurs bien sûr. Mais notre manière de considérer les choses nous empêche de nous remettre en cause en nous faisant croire qu’il existe des solutions magiques à ce problème. On imagine que plus de croissance, plus de subventions, plus d’anti-racisme pourraient faire évoluer positivement la situation ; dit autrement, si notre système était encore “plus” notre système, les choses iraient mieux. On voit la limite d’un tel raisonnement…

Jean-Pierre Bouchard : Mal comprendre le phénomène permet aussi de faire dériver la situation vers une analyse politique. On est systématiquement dans un débat “excuse sociale contre responsabilité individuelle”. Et cela permet d’ailleurs aux islamistes radicaux, comme aux délinquants d’ailleurs, de ce servir de cela comme système de défense pour se dédouaner de leurs actes. Ce qui occulte totalement ceux qui n’ont aucun problème de comportement en vivant dans les mêmes conditions.

 

Artículo original, aquí

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