La déclaration de Manuel Valls quant à une possible victoire possible de Marine Le Pen à la présidentielle de 2017 a au moins un mérite. Un seul. Elle échappe à une pensée paresseuse de l’avenir qui postule que celui-ci va inévitablement reproduire le visage du passé récent. C’est ainsi que l’armée française de 1939 était prête à gagner la guerre de 14-18. C’est ainsi que Lionel Jospin répétait en 2005 que la nouvelle immigration s’intègrerait à la nation française, après quelques difficultés, comme s’était intégrée la vieille immigration des Italiens-Polonais-Espagnols-Portugais. Aujourd’hui, les hommes politiques aussi bien que les commentateurs tiennent pour acquis que le 22 avril 2002 a de fortes chances de se reproduire, avec la fille à la place du père : elle sera validée au premier tour. Certes, ils concèdent qu’elle recueillera plus de voix que Jean-Marie, et même qu’elle arrivera peut-être en tête du scrutin. Mais au second tour, le 5 mai 2002 ressuscitera inévitablement dans toute sa splendeur. Quel que soit le candidat opposé à MLP – Hollande, Juppé, Sarkozy, ou Boutin – il triomphera. Le diable a surgi, puis est rentré dans sa boîte en 2002, la diablesse fera trois petits tours et puis s’en ira en 2017.

Or voilà que Manuel Valls, sur le mode hystérique et vaticinant de la pythie de Delphes, profère l’indicible, l’impensable, l’inacceptable : Mme Le Pen peut très bien devenir Présidente de la République Française en 2017. Eh bien, pensons l’impensable. Je crois qu’il faut prendre le Premier ministre au pied de la lettre et considérer cette prophétie en la débarrassant au maximum de sa gangue de terreur et d’enthousiasme. Je crois qu’il est du devoir de chaque Français, et surtout de ceux qui font métier ou passion de penser et d’écrire, d’envisager cette hypothèse sans amour et sans haine. Le prix à gagner à ces réflexions et ajustements préalables : l’évitement d’une guerre civile.

Comme dans la Pologne des « lustrations », comme dans l’Afrique du Sud de la réconciliation ethnique, il faudra d’abord se pardonner les uns aux autres. Désigner des coupables ne servira à rien sinon à attiser les haines mortelles. La gauche s’est bouché les yeux devant la réalité pendant des lustres, la droite l’a imitée et aucun de ses chefs n’a eu le courage singulier de s’allier au Front National pour mieux l’étouffer, comme avait fait Mitterrand avec les communistes. Giscard d’Estaing a sa part de responsabilité avec le regroupement familial, le général Bugeaud avec la conquête de l’Algérie, et aussi les Byzantins qui, s’ils avaient mieux lutté contre les armées fatimides, auraient pu nous laisser une Afrique du Nord chrétienne, ce qui simplifierait évidemment le problème. Et aussi le Christ, qui aurait mieux fait de naître après Mahomet.

C’est bien sûr le nouveau pouvoir qui aura les plus grands efforts à faire pour éviter que sa victoire ne se transforme en conflagration nationale. Je vois un signe encourageant dans le fait que les dirigeants du Front national éliminent impitoyablement leurs candidats qui étalent des opinions racistes. Zemmour trouve Mme Le Pen trop à gauche et c’est tant mieux : la femme politique et le commentateur doivent rester dans leurs rôles respectifs. Comme c’est une fine manœuvrière, je pense que je n’ai même pas besoin de lui souffler à l’oreille une chaude recommandation : celle de s’adresser, dès son premier discours, à nos compatriotes musulmans pour les rassurer. Un moratoire sur l’immigration qui continue à arriver certes, mais l’assurance de l’égalité de leurs droits et devoirs aux musulmans français. Et même une accolade publique avec le recteur Boubakeur, Paris vaut bien une prière du vendredi.

Beaucoup plus difficiles que les rapports avec les musulmans : éviter la panique des milieux économiques, éviter le rejet de la France par le reste de l’Europe. Les deux problèmes sont liés : le refus du libéralisme économique et le refus de l’Europe vont de pair pour le Front national. A priori, il y a là deux ruptures majeures à craindre : avec le patronat, avec le reste de l’Europe. Marine Le Pen et Florian Philippot, s’ils sentent tout le poids des responsabilités qui vont peut-être peser sur leurs épaules, devront entamer un aggiornamento vers le libéralisme et vers l’Europe. L’échec programmé de la Grèce syrizienne et de sa démagogie insensée leur donnera matière à réflexion. Un certain nombre de membres du Front national, à commencer par le père fondateur, n’adhèrent pas au nouveau catéchisme gauchiste du parti. De son côté, le continent européen va glisser inévitablement à droite sous la pression de la menace islamiste. Une conception plus ferme et plus défensive de l’Europe, un patriotisme européen réaffirmé, seraient plus compatibles avec le FN que l’actuel agrégat sans foi ni fierté.

Civiliser le FN, ou disons-le plus poliment, achever de le civiliser, est-ce un rêve fou ? C’est en tout cas un travail à entreprendre dès aujourd’hui en chacun de nous et autour de nous. Il faut recenser les champs de mines les plus dangereux et en extraire les matières les plus explosives : il en va de la paix civile en 2017. Les plus sages et les plus patients auront le droit de rêver à une alternance en 2022.

Alain Nueil

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